Les problèmes de couple

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Source : Labo URL du CHU Paris St-Antoine


Le ronfleur est un malheureux en danger qu’il faut secourir. C’est aujourd’hui une évidence pour la plupart des médecins. Mais les ronfleurs eux-mêmes en sont complètement inconscients, ce qui n’en facilite pas la cure. Comment en effet vouloir se débarrasser d’un mal que l’on ignore… ? Car le ronfleur, le plus souvent, ne sait même pas qu’il ronfle. On le lui a dit, mais personnellement, il n’a jamais pu le constater. Lorsque son compagnon de lit lui fait écouter la cassette sur laquelle il a enregistré cette nuisance sonore, il découvre le bruit jusque-là méconnu qu’il produit toutes les nuits, à son insu depuis des années. Jusqu’à cette minute de vérité, bien peu de ronfleurs en ont conscience, et ont vraiment compris l’importance du handicap social dont ils sont atteints. Pratiquement tous sont persuadés que leur conjoint, dont les doléances les ont finalement conduits à consulter, exagère dans ses descriptions et ses plaintes. De cette ignorance naît l’incompréhension mutuelle qui oppose très vite les deux éléments d’un couple, quand l’un des deux se met à ronfler. À partir de là, tous les errements sont possibles.


L’épouse tout d’abord

Car c’est le plus souvent l’épouse qui est gênée. D’abord parce que près des trois quarts des hommes mariés ronflent, contre la moitié seulement des femmes. On a vu les raisons vraisemblables de cette différence. Mais de plus, il est plus étonnant de constater que parmi les époux de ronfleuses, 20 % seulement se plaignent du bruit de leur conjointe, tandis que plus de 60 % des femmes ne peuvent supporter le ronflement de leur mari.

Cette discordance est plus difficile à comprendre. Nos chères compagnes prétendent que c’est parce qu’elles ont le sommeil plus fragile, et surtout parce que, s’il leur arrive de ronfler un peu, c’est toujours avec beaucoup de discrétion. Le premier argument est discutable, car avec l’âge, les deux sexes se plaignent également d’insomnie. Mais le second paraît plus plausible, car en général, toutes les structures anatomiques de la femme sont de taille inférieure à celles de l’homme, et un petit voile, une petite bouche produiront tout de même moins de bruit que certains de ces gosiers masculins gigantesques et propres à inspirer Rabelais.

D’autres, parmi lesquels la plupart des maris sont tentés de se ranger, estiment que les hommes se montrent d’une manière générale plus tolérants, plus désireux de leur tranquillité ; d’où leur tendance à passer sous silence, quand ils l’entendent, ce bruit finalement peu gênant qu’émet leur chère épouse lorsqu’elle dort.

Il est bien difficile, de toutes façons, de se faire une opinion juste sur un élément aussi subjectif que la gêne entraînée par le ronflement de l’autre. Jamais une enquête systématique n’a été faite à ce propos, et d’ailleurs, elle serait bien difficilement réalisable. Et puis, quel crédit apporter à une statistique sur le ronflement, qui ne tiendrait pas compte des célibataires ? Or, sur ceux-ci, on constate qu’on ne sait rien, et pour cause : personne ou presque ne vient se plaindre de leur vacarme, sauf lorsqu’il atteint des proportions telles qu’il dérange les voisins. Par définition, un célibataire vit seul, et personne autour de lui n’est donc gêné au point de l’obliger à consulter. Pour quelques-uns d’ailleurs le ronflement est peut-être une des causes de leur célibat prolongé…!

C’est donc la femme qui le plus souvent vient se plaindre : depuis des années, elle supporte le vacarme nocturne de son mari, qui ne fait qu’empirer avec l’âge. Elle a tout essayé. Les boules QUIES : “Mais je ne les supporte pas, et, de toutes façons, cela n’empêche pas que mon mari me réveille…!”.

Dès qu’elle l’entend ronfler, elle le pince, elle le tape, ou le pousse pour le faire s’arrêter. Mais alors il se réveille, et à demi conscient proteste avec plus ou moins de véhémence, contre cette agression. Comment en comprendrait-il la raison puisqu’il n’a aucune notion du bruit qui a conduit sa femme à le molester dans son sommeil ?

D’autres fois, elle essaye, en vain, de le mettre sur le ventre, car elle sait qu’ainsi le ronflement devrait disparaître. On le lui a dit, mais elle a rarement pu, la pauvre, le constater sur son mari, car le plus souvent elle n’y arrive pas : “C’est qu’il est lourd ! et il ne fait aucun effort pour dormir comme ça !”.

Il est vrai que déplacer quatre-vingts ou quatre-vingt-dix kilos étalés dans le sommeil, – souvent beaucoup plus – est un labeur digne de Sisyphe. Certaines épouses ont essayé des trucs plus sophistiqués, dont la balle de tennis est le plus simple. Mais en vain. La plupart, comme on accepte auprès de sa maison le voisinage d’une voie de chemin de fer ou d’une usine bruyante, supportent cette nuisance conjugale avec résignation. Le ronflement, rappelons le, est intermittent, au rythme des phases du sommeil, et dans leurs nuits régulièrement interrompues, ces femmes comptent plus ou moins les crises d’asphyxie sonore de leur époux, comme on compte les trains dont le passage déchire l’obscurité extérieure. Puis, au petit jour, comme Emma Bovary, elles finissent par s’endormir au petit jour, aussi épuisées que leur mari.

Certaines autres, plus privilégiées, font depuis longtemps chambre à part. Mais tout le monde n’a pas une pièce supplémentaire où se réfugier pour fuir le vacarme. Ceci est réservé aux classes aisées, ce qui a fait dire que chez les riches, le ronflement constitue beaucoup plus rarement que chez les pauvres un grief entre époux. Les riches, en effet, quand ils ronflent, se séparent pour dormir, et ainsi ne se gênent plus.

Mais cette solution n’est qu’un pis-aller : on regrette toute l’affection que représente une nuit dormie en commun, simplement parce que, dès qu’il plonge dans le sommeil, le mari, pourtant aimé et apprécié, ronfle comme un sonneur. Et l’on préférerait bien sûr retrouver la paix intime, découvrir le moyen de se débarrasser de cette infirmité qui grève ainsi la vie commune.

Le point de vue du ronfleur

Le ronfleur, lui surtout, est à plaindre. Sans le reconnaître, depuis quelque temps il n’est pas très heureux : peu à peu, depuis quelques années ou quelques mois, sa femme a changé. Plus agressive, moins aimable, moins câline, elle lui en veut, mais il ne sait pas de quoi. Bien sûr, elle lui parle de son ronflement ; de temps en temps, elle lui en fait grief, et il lui arrive même d’exploser de colère quand, par hasard, le sujet est abordé entre amis. Mais le pauvre mari ne peut pas croire que ce soit là la raison du changement d’attitude qu’il a enregistré progressivement. Pour lui, s’il ronfle, c’est qu’il a toujours ronflé. Il ne peut imaginer qu’il se soit mit un jour à ronfler comme ça, sans raison, et il a tendance à penser que c’est sa femme qui, depuis quelque temps, lui fait grief d’un petit travers qu’il a toujours eu, mais qu’elle ne peut plus supporter. Delà à penser qu’elle ne l’aime plus … qu’un autre peut être, qui, lui, ne ronfle pas…! Il n’a aucune idée du bruit qu’il fait, ni de la gêne qu’il occasionne à sa femme, et il ne doute pas qu’elle exagère ce trouble.

Alors, le plus souvent, il se résigne. Pour éviter un conflit qu’il ne souhaite pas – car il aime sa femme – il se sert des contrevérités de la sagesse populaire : tout s’abîme dans la vie, même l’affection, et c’est pour cela sans doute qu’elle ne lui pardonne plus d’avoir ce petit défaut qu’elle acceptait très bien, il en est persuadé, au début de leurs amours. Mais ces raisonnements ne lui offrent bien sûr qu’une piètre consolation…

D’autres au contraire se rebiffent, s’inquiètent, refusent le fatalisme désabusé de ce constat. Avec obstination, ils cherchent “la vraie raison” à ce changement de leur femme ; n’ayant pas conscience de l’importance de leur ronflement ni du caractère récent de sa survenue, il leur paraît invraisemblable qu’il puisse, à lui seul, être responsable d’une telle modification dans leurs rapports. Le risque est grand alors de faire fausse route, d’aggraver les tensions, d’exacerber d’autres griefs, et d’en venir, qui sait au divorce.

Dans cette recherche, les hommes remarquent bien que, chronologiquement, la dénonciation de leur ronflement coïncide avec une diminution de l’intensité ou de la fréquence de leurs relations sexuelles, voire même avec leur disparition. De là à croire que leur femme a un amant, il n’y a qu’un pas. Le doute les traverse. Leur jalousie se fixe un jour à tort sur un rien, et les voici à leur tour devenus agressifs, méfiants, vindicatifs, reprochant à leur femme un méfait dont bien souvent la malheureuse est innocente, alors qu’au contraire, le spectacle de ce mari vulgairement avachi dans un vacarme malséant pourrait, bien sûr, les inciter à s’en rendre coupables !.

D’autres, las de ce reproche permanent, et pour ne pas être en reste, cherchent pour équilibrer les choses un défaut à leur femme. Il est toujours facile de monter en épingle un travers mineur de celle-ci, et de minimiser ainsi par comparaison l’importance de ce ronflement dont on les accuse. Mais la femme ne comprend pas qu’on devienne soudain aussi peu tolérant, et elle ne tarde pas à se poser des questions plus graves, voire à trouver des interprétations aussi erronées que celles qu’a pu faire son mari.

Un véritable cercle vicieux d’incompréhension s’installe. Parfois il s’amplifie, et le ronflement n’est plus, bien sûr, qu’un grief mineur quand on arrive au divorce. Mais il a été le catalyseur de désaccords qui auraient pu sinon être facilement résolus. Emma, aurait-elle aimé Rodolphe si on avait pu guérir le Docteur Bovary de son ronflement ? Heureusement, entre mari et femme, le ronflement ne conduit pas obligatoirement à l’arsenic ;, mais une certaine inimitié reste latente et invincible, et c’est désabusés et pleins de rancœur que ces couples, dans leur vacarme nocturne, s’acheminent peu à peu vers un troisième âge aigri.

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